« Macron est trop faible pour diriger le Monde Libre » : un édito du centre Foreign Policy

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Un édito du Foreign Policy sur le récent voyage de Macron aux Etats-Unis et sa volonté de devenir un leader du Monde Libre

Lecourrier-du-soir vous souhaite une très bonne lecture

Angela Merkel aurait cédé sa couronne au président français. Mais, ni l’une ni l’autre ne peuvent supplanter Trump

Quelques jours avant la visite d’Etat d’Emmanuel Macron aux Etats-Unis, le magazine Politico avait consacré un long papier (à cette visite) intitulé : « comment Emmanuel Macron est devenu le nouveau leader du Monde Libre ». Il y a juste quelques années, des titres du même genre avaient été choisis par la presse lorsque Merkel se rendait à Washington.

En 2015, Time avait nommé Angela Merkel « chancelière du Monde Libre » pour sa gestion de la crise des réfugiés. Une performance qui a pourtant coûté chère à la chancelière allemande lors des élections de septembre 2017 où son parti a obtenu son pire score depuis 1949.

Depuis les récentes frappes menées par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne contre les dépôts d’armes chimiques de Bachar Al-Assad et auxquelles Merkel s’est uniquement contentée d’apporter un soutien diplomatique (mais pas militaire, ndlr), il était certain que Merkel n’allait pas jouer le rôle qu’on attendait d’elle.

Contrairement à Macron qui avait déployé sa vigueur, son ambition et son effronterie pour défendre l’internationalisme libéral qui a enchanté les élites occidentales, plongeant ainsi Merkel dans les ténèbres, où d’ailleurs elle s’est toujours sentie plus à l’aise. Cependant, à l’instar de Merkel, Macron sera incapable de saisir le sens de la responsabilité d’un leadership occidental. Le Français serait peut-être un libéral audacieux qui préparera de grandes idées pour l’Occident, mais il lui manque une condition préalable : le pouvoir.

Le leader du Monde Libre doit être doté à la fois d’un pouvoir pour réussir et d’une volonté pour agir. Hélas, Berlin et Paris ont l’un mais pas l’autre. L’Allemagne est une puissance économique mondiale hantée par son histoire au 20ème siècle, tandis que la France est une puissance régionale de taille moyenne qui rêve d’une grandeur impériale.

En tout cas, ceci est le ton de la politique étrangère de Macron (le président français travaille  systématiquement pour emprunter du pouvoir à l’Allemagne et aux USA, la première pour sa vision de l’Europe, la seconde pour sa vision du Moyen-Orient). Macron n’a cessé de travailler dur pour cajoler, séduire, faire pression et soumettre ses homologues allemands et américains à sa guise. Néanmoins, jusqu’ici, son succès n’a été que partiel.

En avril dernier, Macron avait fait le voyage à Berlin pour vendre ses réformes de la zone euro dont il avait fait la pub dans un discours prononcé à la Sorbonne il y a quelques mois et récemment à Strasbourg. Son message a été direct : la zone euro est un funambule qui se balance sur un fil haute tension et qui se dirige vers une pente raide.

Il doit soit avancer vers un avenir paneuropéen ou retourner à ses origines nationalistes. La préférence de Macron est claire : la France et l’Allemagne doivent mener le continent vers une solidarité européenne. Européaniste convaincu, Macron considère la souveraineté nationale comme une dangereuse maladie.

Macron peut être pardonné pour son optimisme. A Berlin, Merkel l’a reçu dans un immeuble du Forum Humboldt, un musée qui « invite les gens à découvrir comment les choses sont liées dans notre monde ». Le musée sera abrité au niveau du Palais de Berlin, l’endroit où l’on peut voir des images d’une grande partie des tragédies de l’Allemagne au 20ème siècle.

Parmi ces tragédies, on note : en 1914, Kaiser Wilhelm II avait déclaré la guerre à partir de son balcon ; dans les années 1940, des bombardiers appartenant aux alliés ont détruit sa façade, près de Berlin ; dans les années 1950, les communistes vivant en Allemagne de l’est ont rasé le bâtiment qui sera transformé deux décennies plus tard en Parlement de l’Allemagne de l’Est. Sa nouvelle mission d’ode à l’internationalisme va à l’encontre du militarisme, du totalitarisme et de l’isolationnisme de l’Allemagne moderne.

Mais, en regardant de près le paysage politique allemand, on y trouve un nationalisme qui n’est pas très loin. Pendant des décennies, Berlin a dépensé toute son énergie afin de devenir une superpuissance en matière d’exportation, en profitant de sa devise et de sa grande productivité pour devenir une plaque tournante de la production industrielle en Europe.

Pleine aux as, elle déteste cependant la prodigalité  et la dette de ses voisins du Sud dont les économies se sont atrophiées. Pour beaucoup d’Allemands, les propositions de Macron pour une solidarité entre Européens sont des euphémismes pour un transfert d’union fait de hasard moral. A la place d’une unité paneuropéenne, les riches contribuables allemands ne voient qu’une montagne de dette méditerranéenne.

Très fragilisée par les élections de septembre dernier, le parti Chrétien-Démocrate d’Angela Merkel a répondu en rejetant toute réforme importante de la zone euro. Comme l’a si bien expliqué Annegret Kramp-Karrenbauer, secrétaire-général du parti, l’approche allemande vis-à-vis de l’Union Européenne sert « toujours à préserver les intérêts de l’Allemagne ». L’Allemagne préférerait prendre le risque de laisser la zone euro chuter d’un fil haute tension que de renoncer à sa position avantageuse. Pour l’instant, l’Allemagne veut encaisser et garder le sourire.

Outre-Atlantique, Macron fait face à une tâche aussi lourde. Si à Berlin, il a cherché à exploiter l’obligation historique de l’Allemagne envers l’Europe ; aux Etats-Unis, il a fait appel à la volonté du pays afin de réunir des alliés pour s’occuper du Moyen-Orient. Dans les années 1920, lorsque la Ligue des Nations avait accordé à la France le mandat pour s’occuper de la Syrie et du Liban, elle était l’acteur numéro 1 de l’Orient.

Aujourd’hui, le rôle de la France s’est affaibli mais reste important dans cette région. En 2005, par exemple, les présidents français et américain Chirac et Bush avaient tous deux fait pression sur Damas pour qu’il retire ses troupes du Liban. En novembre dernier, Macron avait facilité le retour à Beyrouth de Saad Hariri, premier ministre du Liban qui avait pourtant présenté sa démission sous la pression de l’Arabie Saoudite.

Pour être clair, sur les questions principales concernant la région, la France s’allie derrière les Etats-Unis. Contrairement à l’Allemagne, la France jouit désormais d’une grande influence auprès de Washington sur les questions liées au Moyen-Orient en exigeant une réponse militaire (contre la Syrie, ndlr).

Lors d’une interview accordée à Fox News en avril, Macron avait tiré profit de sa crédibilité acquise en participant aux frappes militaires contre Assad dans le but de convaincre les Etats-Unis de rester en Syrie. « Nous devrons bâtir la nouvelle Syrie et c’est pour cela que je pense que la position américaine est très importante », disait Macron avant de souligner le rôle « très important » joué par son pays.

De la même manière, l’attitude plus flexible envers l’accord de nucléaire iranien, que les dirigeants allemands considèrent comme une ligne de démarcation sacro-saint, a permis à Paris d’agir en tant que charnière entre l’Europe et les Etats-Unis, ce qui laisse apparaître des soupçons.

Trump a plusieurs fois déclaré que l’accord apportait très peu (à l’Occident, ndlr) et était un grand signe de soumission (à l’Iran). Parfois, les autorités françaises sont tombées d’accord avec lui tout en maintenant l’idée qu’il faut préserver cet accord. Paris et Berlin attendent tous deux la date limite fixée au 12 mai, date à laquelle Trump décidera si les Etats-Unis continueront à imposer des sanctions contre l’Iran ou pas.

Lors de sa rencontre avec Macron, Trump avait télégraphié sa probable décision, en se moquant de l’accord nucléaire qu’il a d’ailleurs qualifié de « fou » et de « ridicule ». Macron a réagi avec dextérité. « Nous n’allons pas jeter un accord pour nous diriger nulle part. Nous allons créer un nouvel accord qui soit plus large », disait-il.

Contrairement à Berlin qui s’est trop focalisé sur la date limite fixée au 12 mai, Macron voit en l’accord nucléaire signé avec la République Islamique d’Iran la caractéristique d’une large bataille pour le contrôle du pouvoir au Moyen-Orient. Ceci fait de lui un acteur qui peut mettre en place de nouvelles initiatives.

Macron est en train calculer, et il le fait avec beaucoup de sang-froid. Il exsude une attitude froide pour influencer tous ceux qui peuvent lui permettre de faire avancer sa vision d’un internationalisme libéral et de la grandeur de la France. Mais, il ne supplantera jamais le président des Etats-Unis en tant que leader du Monde Libre.

Néanmoins, la semaine dernière, il est rentré à Paris sachant parfaitement que sa stratégie d’engagement l’a élevé au plus haut rang des interlocuteurs de Trump en Europe. Pour Merkel qui n’est arrivée aux Etats-Unis qu’au lendemain, le résultat est beaucoup moins plaisant.

Edito signé Peter Rough, chercheur à l’Institut Hudson à Washington et ex directeur de recherche du bureau de George W. Bush.

L’édito a été intégralement traduit de l’anglais au français par Cheikh DIENG, rédacteur en chef et fondateur du site d’information www.lecourrier-du-soir.com

Email : cheikhdieng05@gmail.com

Pour lire l’édito dans sa version originale, cliquez ici : Foreign Policy