Les puissances européennes peuvent-elles désamorcer les tensions entre Washington et Téhéran ?

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(Une analyse de Kareem Salem)

Ordonné par le président Trump, l’assassinat de Qassem Soleimani électrise le Moyen-Orient. Le patron de la Force al-Qods, l’unité d’élite des Gardiens de la Révolution, était l’architecte de la puissance iranienne au Moyen-Orient. Soleimani était à l’origine des milices chiites en Irak et le déploiement des forces iraniennes en Syrie qui ont tenu Bachar Al-Assad au pouvoir. Le général Soleimani était également un important soutien logistique et financier pour le Hezbollah libanais.

Les puissances européennes, à savoir la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, ont joué un rôle important dans la mise en œuvre de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (Joint Comprehensive Plan of Action) dont les États-Unis étaient signataires. Pourtant, depuis la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle de 2016, ce dernier a décidé de mener une politique coercitive contre l’Iran en quittant le JCPOA et en rétablissant les sanctions économiques contre la République islamique. Depuis lors, l’Iran et ses alliés chiites ont accru leur hostilité envers les États-Unis et leurs alliés du Moyen-Orient en abattant, notamment un drone américain, en attaquant des sites pétroliers saoudiens, et en attaquant récemment des bases militaires abritant des soldats américains en réponse à l’assassinat du général Soleimani. Ainsi, la mort du général iranien, qui était particulièrement proche de l’ayatollah Khamenei, guide suprême de la Révolution islamique, électrise considérablement les tensions entre Washington et Téhéran.

Les puissances européennes appellent à la désescalade.

Face à la montée des tensions au Moyen-Orient, les dirigeants de la France de l’Allemagne et du Royaume-Uni ont publié une déclaration commune soulignant l’importance d’apaiser les tensions entre Washington et Téhéran. Le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas, avait souligné au secrétaire d’État américain Mike Pompeo que l’action militaire américaine n’a fait que déstabiliser la stabilité régionale. Le chef de la diplomatie britannique, Dominic Raab, a exhorté les deux parties à désamorcer les tensions. Il convient de noter qu’après l’attaque par l’Iran de deux bases militaires irakiennes utilisées par l’armée américaine, les Gardiens de la révolution iranienne ont menacé de frapper Israël ainsi que les autres alliés régionaux des États-Unis. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu a souligné qu’en cas d’attaque de l’Iran, Israël répondrait vigoureusement.

La France, possible médiateur ?

Avec la menace d’une plus grande déstabilisation régionale, il est impératif d’apaiser les tensions entre Washington et Téhéran. En 2019, la France a été le pays européen le plus impliqué dans la médiation de la crise américano-iranienne. Cela a été possible compte tenu que la Grande-Bretagne était focalisée sur le dossier du Brexit et le fait que la chancelière allemande Angela Merkel était politiquement affaiblie en Allemagne. En conséquence, le président Macron avait cherché à mettre la France au premier plan des opérations visant à apaiser les tensions entre Washington et Téhéran. La diplomatie française a obtenu des résultats, notamment en invitant le chef de la diplomatie iranienne Javad Zarif à Biarritz en août 2019, en marge du sommet du G7 pour discuter du dossier nucléaire iranien. Le président Macron avait également réussi à trouver des convergences entre les intérêts français et américains, notamment sur la nécessité d’empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et de pousser la République islamique à abandonner son programme balistique.

Pourtant, le rôle de la France comme médiateur de la crise américano-iranienne a montré ses limites. Le président Macron a tenté pendant plusieurs mois de négocier l’octroi d’une ligne de crédit de 15 millions de dollars pour Téhéran afin que l’Iran revienne dans le JCPOA. Par ailleurs, la diplomatie française avait beaucoup œuvré pour qu’une rencontre, en marge de l’assemblée générale des Nations unies, entre Donald Trump et Hassan Rohani puisse avoir lieu afin d’arrêter l’escalade enclenchée depuis le retrait unilatéral américain du JCPOA en mai 2018. Cependant, le président Macron n’était pas parvenu à convaincre le président Trump d’assouplir sa politique sur l’Iran et de convaincre le régime iranien de rencontrer le président américain. L’ayatollah Khamenei, avait renoncé à ce que le président iranien rencontre son homologue américain, quelles que soient les circonstances. Le rôle de la France en tant que médiateur légitime de la crise américano-iranienne risque d’être encore compromis, puisqu’elle a annoncé dans un communiqué commun avec l’Allemagne et le Royaume-Uni le déclenchement du mécanisme de règlement des différends prévu par l’accord du JCPOA. Cette décision européenne affaiblit l’accord du JCPOA que le président Macron avait auparavant cherché à défendre.

Contexte propice à la résurgence de Daech en Irak 

La mort de Soleimani a également des conséquences importantes dans la lutte contre le djihadisme en Irak. Afin de protéger ses forces et ses bases, la coalition antiDaech a annoncé le 5 janvier qu’elle mettait fin provisoirement à ses opérations contre les djihadistes. De ce point de vue, il est donc à craindre que les membres de Daech, qui sont actifs en particulier dans les zones rurales d’Irak où ils mènent des attaques quotidiennes, profitent de cette décision pour accroître leur capacité de nuisance. Cette situation est à craindre, étant donné que les drones américains ont auparavant été très décisives dans la lutte contre les djihadistes du groupe terroriste. Actuellement, avec 5 200 soldats américains toujours en Irak et une élection présidentielle américaine prévue en novembre, le président Trump doit maintenir une posture plus mesurée. Il en va même pour l’Iran et ses milices alliées, en particulier en Irak, qui ne peuvent pas se permettre d’accroître les tensions avec les États-Unis, car cela ne ferait que permettre à Daech de tirer profit du chaos. Le régime iranien se trouve déjà dans la position inconfortable de devoir justifier sa responsabilité dans l’attaque d’un avion de ligne ukrainien. En ce sens, seuls Washington et Téhéran seront en mesure d’apaiser les tensions.