Rapprochement entre la Turquie et la Russie : vers une sortie de la Turquie de l’Otan ?

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(Une analyse de Kareem Salem)

La Turquie, longtemps opposée à la Russie sur le sort du régime de Bachar Al-Assad en Syrie, s’est rapprochée ces dernières années du Kremlin après avoir été abandonnée par ses alliés occidentaux dans la guerre civile syrienne.

La montée de l’organisation État islamique (EI) dans la zone irako-syrienne avec la proclamation d’un « califat islamique » en juin 2014, où les villes de Raqqa et Mossoul sont devenues les deux capitales de l’EI avait inquiété les puissances occidentales quant à l’avenir sécuritaire du Moyen-Orient et de l’Occident. Contre la volonté du président Erdogan, les puissances occidentales avaient décidé de soutenir les milices kurdes dans la lutte contre l’EI en Irak et en Syrie, y compris les Unités de protection du peuple (YPG), dans lesquelles la Turquie est hostile en raison de leurs liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) (Balci 2019 ; Brosseau 2018).

Cette décision a contribué à faire basculer le président Erdogan vers Moscou, mécontent que les puissances occidentales aient voulu mettre en péril la sécurité turque (Ankara redoute de voir s’instaurer un État kurde dans le nord de l’Irak et la Syrie qui pourrait renforcer les velléités séparatistes de la minorité kurde sur son propre territoire) (Balci 2019). Constatant que plus personne à part lui ne voulait vraiment le départ d’Assad, le président Erdogan s’est résigné à pactiser avec la Russie (Balci 2017). Le président Erdogan a promis de ne plus réclamer le départ d’Assad alors que le président Poutine a promis de réduire le soutien du Kremlin aux Kurdes en Syrie (Balci 2017).

Livraison du système antimissile russe S-400.

L’achat du système antimissile russe S-400 est révélateur de la volonté du président Erdogan de mettre en péril la sécurité de ses alliés de l’Otan et de se rapprocher avec l’ennemi juré de l’Alliance. Le système S-400 contient quatre divisions de batteries antimissiles, capable d’abattre des avions dans un rayon de 400 kilomètres, à une vitesse de 17.000km/h (Avril 2019). Une mise en exploitation de ce système peut permettre à Moscou d’avoir la main sur des données stratégiques relatives aux F-35, qui équipent par ailleurs six armées de l’Otan (Avril 2019).

En conséquence, Washington a pris la décision d’exclure la participation de la Turquie du programme d’avions de chasse F-35. Les entreprises turques devront faire face à une perte de 9 milliards de dollars (Jégo 2019). De plus, plusieurs membres du Congrès américain, républicains et démocrates, menacent d’imposer des sanctions contre la Turquie prévues par la loi américaine dite Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act (CAATSA).

L’achat du système S-400 est révélateur de l’évolution autoritaire et provocatrice du président Erdogan. La victoire d’Erdogan au référendum constitutionnel (2017) sur l’extension de ses pouvoirs a entraîné un renforcement des mesures liberticides dans l’espace public turc. Les manifestants sont souvent arrêtés lorsque leurs revendications vont à l’encontre du régime (Mediapart 2018).

Le président Erdogan s’est également montré hostile à ses alliés de l’Otan. Le président Erdogan avait accusé la Haye d’être responsable du massacre de Srebrenica, la pire tuerie commise en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale (Douïeb 2017). Des propos infondés étant que pour mémoire des unités de l’armée de la République serbe de Bosnie avaient tué 8100 hommes et garçons musulmans à Srebrenica. En mars 2017, le président Erdogan avait aussi accusé la chancelière allemande de « nazie » suite à la décision du gouvernement allemand de suspendre l’annulation de meetings dans les villes allemandes où des ministres turcs étaient censés participer à la défense du « oui  » au référendum constitutionnel (Wieder 2017).

Les valeurs défendues par les puissances occidentales de l’Otan, telles que le pluralisme et le devoir de chaque membre de l’alliance de préserver la sécurité de chacun, suggèrent que depuis le renforcement des pouvoirs du président Erdogan et son rapprochement avec le président Poutine que la Turquie s’est éloignée de ces principes.

Perspective

La Maison-Blanche ne devrait pas se précipiter vers des sanctions contre Ankara pour l’instant. À l’heure actuelle, les enjeux sont trop élevés pour que le président Trump mène une telle position. La Turquie est la deuxième armée la plus puissante de l’Otan, de sorte que toute nouvelle sanction à son encontre les poussera à vouloir quitter l’Otan, affaiblissant l’organisation de défense. La Turquie aux confins de l’Europe, du Caucase et du Moyen-Orient, Washington perdrait un allié stratégique.

Les États-Unis ont des intérêts stratégiques en Turquie notamment la base militaire d’Incirlik, une base importante pour les forces américaines pour lutter contre le terrorisme au Moyen-Orient. L’armée américaine avait utilisé cette base pour mener des frappes contre l’EI en Irak et en Syrie (Maligorne 2015).

Pour Ankara, une sortie de l’Otan et un rapprochement de défense plus affirmé avec la Russie ne feraient que priver la Turquie d’importants équipements militaires américains. L’exclusion de la Turquie du programme d’avions de chasse F-35 met en évidence les pertes de défense qu’un allié de l’Otan encourt quand des contrats de défense sont conclus avec la Russie.

Il est donc temps de négocier avec Ankara sur la non-mise en service du système S-400. Le fonctionnement de ce système ne ferait qu’affaiblir les relations entre les deux pays au profit du Kremlin.