Révélation Médiapart : un rapport sur les prestations illégales de la campagne de Macron en 2017 a été étouffé

D’après le site d’information Mediapart, un service du ministère de l’Intérieur avait signalé en 2019 l’existence de “prestations de sécurité privée, vraisemblablement réalisées dans des conditions illégales […], dans le cadre de la campagne électorale du candidat Emmanuel Macron”. Mais, ajoute le média, aucune suite n’a été donnée à cette enquête

En raison du caractère très sensible de l’information, Lecourrier-du-soir.com vous propose de lire l’article intégral dans sa version originale

Excellente lecture 

“Un service du ministère de l’intérieur a signalé en 2019 dans un rapport l’existence de « prestations de sécurité privée, vraisemblablement réalisées dans des conditions illégales […], dans le cadre de la campagne électorale du candidat Emmanuel Macron », mais cette enquête n’a connu aucune suite administrative et judiciaire, selon de nombreux documents et témoignages réunis par Mediapart.

Ces découvertes ont été initialement réalisées par un gendarme et un commissaire divisionnaire affectés à une délégation dans le sud-est de la France du Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps), un service de police administrative de la Place Beauvau.

Le CNAPS s’est penché sur les activités de Fortunato Basile, ici avec Emmanuel Macron à l’Élysée en juin 2017. © Mediapart

Les investigations du Cnaps, déclenchées après le témoignage circonstancié d’un lanceur d’alerte, ont notamment mis en lumière les agissements d’une figure locale du monde de la sécurité privée, en lien régulier avec la police et très proche d’Alexandre Benalla, l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron dont le comportement (violences du 1er Mai, contrats russes, passeports diplomatiques, selfie armé…) a secoué le quinquennat dès 2018.

Cet homme, Fortunato Basile, dit « Tino », a reconnu sur procès-verbal, en septembre 2020, qu’une équipe d’agents mobilisée à la demande d’Alexandre Benalla pendant la campagne présidentielle (en plus des services officiels de protection) avait travaillé dans des conditions douteuses : « Il n’y avait personne de déclaré », a-t-il expliqué. Un autre prestataire, Jonathan L., a confirmé les faits en expliquant que c’est « “Alex” [Alexandre Benalla – ndlr] qui supervisait tout », rapportant l’absence de contrats de travail et évoquant l’existence d’espèces en guise de rémunération.

Alexandre Benalla et Fortunato Basile se connaissent depuis de nombreuses années et ont comme point commun d’avoir tous les deux travaillé par le passé sur des contrats de sécurité pour des dignitaires russes et saoudiens. Fortunato Basile a par exemple assuré la protection du château de la Croë, la résidence de l’oligarque russe Roman Abramovitch sur la Côte d’Azur.

Il n’y avait personne de déclaré.

Fortunato Basile, prestataire de la campagne d’Emmanuel Macron en 2017.

Des photographies récupérées dans le cadre de l’enquête du Cnaps [voir ci-dessous] montrent plusieurs des agents suspectés d’avoir travaillé dans des conditions irrégulières pour la campagne d’Emmanuel Macron être reçus à l’Élysée en juin 2017, juste après l’élection présidentielle.

Sur certains clichés, on peut même voir Fortunato Basile serrer la main du président de la République, tout sourire, ou en compagnie d’Alexandre Benalla, le tout sous les ors du palais de l’Élysée. Selon un participant, qui a été lui aussi entendu dans l’enquête, il s’agissait d’un « brunch de remerciement organisé par le président de la République ».

Des photographies de meeting, consultées par Mediapart, confirment quant à elles la présence du même Fortunato Basile et de ses hommes au cœur du dispositif de sécurité d’Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle de 2017.

Les enquêteurs du Cnaps avaient fait remonter dès 2018 les informations à leur hiérarchie, estimant que les pouvoirs de police administrative de leur institution ne pourraient suffire, à eux seuls, pour mener à bien des investigations inévitablement très sensibles vu le sujet.

Une première dénonciation judiciaire a été réalisée, le 20 décembre 2019, auprès du parquet de Grasse (Alpes-Maritimes), département dans lequel vivent et travaillent plusieurs des protagonistes de cette affaire. Mais le dossier dort depuis plus de deux ans, Fortunato Basile n’ayant jamais été auditionné, de son propre aveu.

Sollicité, le parquet de Grasse n’a pas donné suite aux questions de Mediapart et la procureure en poste à l’époque de la dénonciation a assuré ne pouvoir s’exprimer publiquement sur ce sujet aujourd’hui.

À l’été 2021, agissant dans le cadre d’une enquête sur les contrats russes d’Alexandre Benalla, le Parquet national financier (PNF) a pour sa part fait une réquisition au sujet de Basile Fortunato auprès de la direction du Cnaps, mais aucune des informations que son service détient pourtant depuis des années sur ses liens avec la campagne d’Emmanuel Macron en 2017 n’a été transmise, selon nos informations.

Cette accumulation de faits troublants donne aujourd’hui les atours d’une enquête interdite sur la campagne présidentielle victorieuse d’Emmanuel Macron en 2017.

Un lanceur d’alerte pour un dossier sensible

À l’origine, cette affaire trouve pourtant ses racines dans un banal contrôle administratif. En septembre 2018, une source informe l’équipe d’enquête du Cnaps dans les Alpes-Maritimes des prestations réalisées par neuf policiers du département pour des missions de sécurité privée, en dehors de leurs attributions officielles.

Cette alerte porte notamment sur la sécurisation d’un gala de charité, organisé par la fondation Di Caprio en juillet 2017 à Gassin, sur la presqu’île de Saint-Tropez, pour lequel plusieurs fonctionnaires auraient été rémunérés en espèces par Fortunato Basile.

Mais la source du Cnaps ne s’arrête pas là. Elle rapporte aussi qu’à la demande de Fortunato Basile l’équipe privée de policiers a participé à la sécurisation de plusieurs événements d’Emmanuel Macron en 2017, à commencer par le meeting de Bercy, à Paris, le plus grand rassemblement de la campagne d’En Marche!. Ces missions auraient été coordonnées par Alexandre Benalla, avance le lanceur d’alerte.

Après avoir procédé aux premières vérifications du témoignage, les enquêteurs du Cnaps alertent leur hiérarchie, en novembre 2018, sur la portée de leurs découvertes et la nécessité, selon eux, de prévenir les autorités judiciaires « au regard de la sensibilité » des informations recueillies.

Mais alors que les révélations du Monde sur les violences du 1er Mai ont mis en lumière, quelques semaines plus tôt, le rôle prépondérant d’Alexandre Benalla dans l’entourage d’Emmanuel Macron, le directeur du Cnaps, le préfet Cyrille Maillet, un ancien du cabinet de Claude Guéant au ministère de l’intérieur, néglige le dossier au motif, selon lui, qu’il ne repose que sur de simples « allégations d’un correspondant » de l’équipe d’enquête locale.

Également alertée par la direction du Cnaps en raison de la participation présumée de policiers au système, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), la police des polices, décide, elle aussi, de rester en retrait, pour ne pas « interférer » dans la procédure administrative en cours.

Malgré ces blocages, l’équipe d’enquête locale poursuit ses investigations et parvient à identifier les policiers cités dans l’alerte initiale. Elle en auditionne certains, qui confirment les informations, ce qui aboutit à la rédaction du signalement judiciaire auprès de la procureure de Grasse, Fabienne Atzori, le 20 décembre 2019.

« En tout état de cause, les premières auditions de policiers réalisées confirment les renseignements obtenus, même si les conditions dans lesquelles ces prestations ont été réalisées, notamment par le biais de personnes morales, ne sont pas totalement éclaircies à ce stade », indique le commissaire divisionnaire ayant signé la dénonciation à la procureure, en vertu de l’article 40 du Code de procédure pénale.

Plusieurs fonctionnaires de police, souvent en proie à des difficultés financières, ont en effet confirmé aux enquêteurs du Cnaps une partie des informations fournies par leur source initiale.

Entendu le 17 décembre 2019, le brigadier-chef Damien D. a ainsi fini par admettre, après avoir dans un premier temps soutenu qu’il était à l’étranger à cette période, sa participation au gala de charité de la fondation de l’acteur américain Leonardo Di Caprio de juillet 2017 et avoir recruté quatre de ses collègues pour participer à cette mission.

Le policier a expliqué avoir été payé en espèces pour cette prestation, sans avoir été déclaré, tout en expliquant que Basile Fortunato lui aurait présenté cette prestation privée comme une « mission couverte par l’Élysée ». Ce qui paraît pour le moins suspect s’agissant d’un gala organisé par la fondation d’une star hollywoodienne.

Également mobilisé pour le gala, le gardien de la paix Jean-Noël C., qui a aussi confirmé en audition avoir travaillé sans être déclaré, a aussi insisté sur la proximité qui liait à cette période Basile Fortunato et Alexandre Benalla.

Pendant son audition, Jean-Noël C. a aussi reconnu avoir reçu, en 2017, Fortunato Basile dans les locaux de la brigade anti-criminalité (BAC) de Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes) pour lui prêter un fusil-mitrailleur HK G36 [voir ci-dessous]. « À cette époque, Tino faisait planer le doute comme quoi il travaillait avec Monsieur Macron et qu’il était au ministère de l’intérieur », a justifié le policier.

D’autres policiers auditionnés ont affirmé que Basile se présentait comme « officier de liaison entre la France et l’Italie, pour le compte du ministère de l’intérieur ». Il ressort de l’enquête du Cnaps qu’il avait équipé sa berline foncée d’un gyrophare bleu et d’un pare-soleil comportant la mention « officiel », qu’il arborait lui-même un écusson tricolore de l’une de ses sociétés, dont l’acronyme (GPHP) peut entretenir la confusion avec des services d’État officiels, alors qu’il s’agissait en réalité d’une… entreprise de location de véhicules.

Des aveux consignés

Entendu par le Cnaps le 30 septembre 2020, Fortunato Basile a reconnu avoir payé les fonctionnaires de police, en espèces, pour le gala caritatif de la fondation Di Caprio. Il a aussi expliqué que deux d’entre eux — le gardien de la paix Jean-Noël C. et un de ses collègues membre de la BAC de Cagnes-sur-Mer, Julien D. — avaient participé « en tant que bénévoles » à des événements de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron : à Marseille (meeting du 1er avril 2017) et Grenoble (déplacement à l’INRIA le 14 avril 2017).

Julien D. a contesté avoir joué un rôle dans la campagne même s’il a reconnu avoir participé, 15 juin 2017, à une réception organisée au palais de l’Élysée par Emmanuel Macron juste après sa victoire à l’élection présidentielle, comme le montrent des photographies récupérées par le Cnaps.

Devant les enquêteurs, Fortunato Basile a aussi admis avoir rémunéré en espèces une équipe de sécurité pour le grand meeting d’Emmanuel Macron à l’AccorHotels Arena (ex-Palais Omnisports Paris Bercy) du 17 avril 2017, tout en assurant qu’aucun fonctionnaire de police ne faisait alors partie du déplacement.

Selon lui, la mission était coordonnée par Alexandre Benalla et un certain Paul H., un salarié d’En Marche!, dont Mediapart a pu retracer, dans les « Macron Leaks », le rôle dans les missions de sécurité de la campagne. « Paul H. nous avait dit qu’ils n’avaient pas besoin de cartes professionnelles », a expliqué Fortunato Basile.

Selon son récit, seize personnes — lui y compris — se sont ainsi rendus à Paris pour assurer la sécurité de ce grand rassemblement, dans deux fourgons qui auraient été loués par l’équipe de campagne.

« Il n’y avait personne de déclaré », a assuré Fortunato Basile, après que les enquêteurs du Cnaps lui ont fait remarquer qu’aucun agent n’avait fait l’objet d’une déclaration préalable à l’embauche (DPAE).

L’un des deux véhicules utilisés par l’équipe de Fortunato Basile — un Ford Transit — a été cambriolé pendant le meeting, ainsi que l’a révélé l’hebdomadaire Le Point à l’époque, ce qui a donné lieu à plusieurs dépôts de plainte. Parmi les effets dérobés: une carte professionnelle du ministère de l’intérieur…

Au Monde, Fortunato Basile avait expliqué en juillet 2019 avoir facturé à la campagne d’Emmanuel Macron des prestations pour les meetings de Marseille et Bercy, pour un total de 9 120 euros, sur une société belge, ISB. Ces dépenses apparaissent bien au compte de campagne d’Emmanuel Macron, selon les vérifications de Mediapart.

Sollicitée, La République en marche (LREM) n’a pas répondu avant la parution de cet article. Le cabinet de Cédric O, ancien trésorier de la campagne, aujourd’hui secrétaire d’État chargé de la transition numérique, n’a pas donné suite à nos questions, après avoir sollicité un délai complémentaire de réponse (que nous lui avions accordé).

Mais ISB n’est pas autorisée par le Cnaps à exercer des missions de sécurité en France, et ne possède pas non plus de compte employeur, ont relevé les enquêteurs dans leur contrôle.

Sur l’origine des fonds distribués en espèces, Fortunato Basile a donné le nom en audition d’un homme qui lui « amenait l’argent en personne » : Antonio M., présenté comme un dirigeant d’ISB, au sujet duquel le Cnaps n’a pas trouvé d’information en dehors d’un acte de décès en 2019. « Je n’ai jamais touché de cash pendant la campagne. Je n’ai jamais eu de cash d’Alexandre Benalla ou d’En Marche! », insiste aujourd’hui Fortunato Basile auprès de Mediapart.

Fortunato Basile derrière Emmanuel Macron pendant un événement de la campagne présidentielle 2017. © Mediapart

Un autre agent privé de sécurité ayant participé aux meetings d’Emmanuel Macron à Marseille et à Bercy, avant d’être invité à la réception élyséenne de juin 2017, a d’abord expliqué avoir été bénévole, tout en indiquant « qu’il y avait dû y avoir un billet de “cent balles” à la fin ». Selon lui, tout s’est fait sous la houlette d’ « Alex » [ comprendre Alexandre Benalla], qui supervisait la mission.

La question du choix des prestataires et du paiement de ces derniers n’était pas de mon ressort.

Alexandre Benalla à Mediapart

« C’était lui [Alexandre Benalla] qui nous dirigeait », a aussi confirmé le fils de Fortunato Basile, également mobilisé sur la campagne. C’est notamment l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron à l’Élysée qui aurait, selon plusieurs témoignages, réclamé qu’une femme de l’équipe de Fortunato Basile assure la protection de Brigitte Macron dans les travées de Bercy.

Sollicité par Mediapart, Alexandre Benalla a expliqué que « la question du choix des prestataires et du paiement de ces derniers n’était pas de mon ressort mais de celui des responsables financiers de la campagne et du mouvement ». « En ce qui me concerne, tout le temps du reste de la campagne Monsieur Basile était bénévole, ainsi que les personnes qu’il a mobilisées comme 100% du service d’ordre […]. Les bénévoles du service d’ordre avaient un rôle d’accueil, d’orientation, et de deuxième bulle pour les bains de foule ou la gestion de la bulle presse », a-t-il ajouté [voir l’intégralité de sa réponse dans les annexes de cet article].

Fin novembre 2020, deux ans après leur première alerte, les enquêteurs du Cnaps ont fini par recenser dix-neuf manquements administratifs mais aussi plusieurs infractions pénales présumées (du « travail dissimulé », notamment) en lien avec les activités de Fortunato Basile, selon un compte-rendu final de contrôle (CRFC) adressé à la direction du Cnaps. Mais là encore, aucune suite n’a été donnée.

Contacté par Mediapart, le Cnaps — dirigé par le préfet Cyrille Maillet, qui a été renouvelé dans ses fonctions pour trois ans à compter du 27 août 2021 par décret du président de la République Emmanuel Macron — n’a pas répondu à nos questions, expliquant notamment ne pas pouvoir commenter des faits faisant l’objet de procédures judiciaires ou relevant du secret que le service est tenu de conserver à l’égard des entreprises qu’il contrôle.”