Race noire et Islam : « aucun verset du Coran n’autorise l’esclavage », dit Chouki El-Hamel

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L’esclavage en terre d’Islam a été au cœur de nombreuses polémiques ces dernières années. Si certains affirment que la pratique de l’esclavage est légitimée par le Coran, pour d’autres, c’est tout faux. Depuis un demi-siècle, le sujet divise profondément la communauté musulmane et attise les tensions les plus violentes entre Noirs et Arabes.

Dans une interview accordée au journal Le Monde, le professeur marocain Chouki El Hamel, enseignant à l’Université d’Arizona aux Etats-Unis et auteur du livre Le Maroc noir, une histoire de l’esclavage, de la race et de l’islam, est revenu sur un sujet scabreux qui attire l’attention plus en plus de chercheurs ces dernières années. Dans l’interview, le professeur s’est particulièrement focalisé sur l’esclavage et la condition des Noirs au Maroc.

Retraçant les origines du racisme envers les Noirs dans ce pays, il dira : « la société marocaine était malheureusement divisée par la couleur et la ‘race’. J’ai soutenu dans ce livre que les concepts de ‘race’ et de racisme ne sont pas une invention euro-américaine. J’ai tracé des généalogies distinctes de ces concepts en Afrique du Nord pendant la période islamique. Dès le 16ème siècle, des dynasties marocaines ont lié la ‘blancheur’ à la légitimité politique et à la liberté, comme le sultan Ahmed Al-Mansour (1578-1603) ».

Le professeur Chouki El-Hamel a également évoqué le cas du sultan Moulay Ismaïl (1672-1727) qui avait formé une armée de Noirs pour faire face à l’instabilité politique. Moulay avait demandé à ce qu’on asservisse les Haratines (maures noirs) qui étaient pourtant des hommes libres. Il agissait ainsi en parfaite contradiction avec l’Islam qui interdit qu’un musulman libre ou devenu libre soit soumis à l’esclavage.

« Le Coran ne soutient pas la pratique de l’esclavage »

« Au total, sous le règne de Moualy Ismaïl, plus de 221 320 personnes noires ont été humiliées et violées, leurs droits égaux, dont leur liberté, bafoués. Ce projet a perpétué le statut d’esclave de tous les Noirs, même de ceux qui étaient libres », dénonce Chouki El-Hamel.

Le professeur défend l’idée selon laquelle l’asservissement des musulmans noirs et des Noirs marocains a été légitimé dans une culture islamique, mais pas par l’Islam qui l’a déjà aboli. « Le Coran ne soutient pas la pratique de l’esclavage, mais plutôt son abolition. Le Coran préconise une structure sociale visant à créer un environnement juste, au service de Dieu, et non pas des relations de hiérarchie et de servitude entre les groupes sociaux ou les peuples », dit-il.

« Les Oulémas se sont appuyés sur des hadiths obscures »

A la question de savoir si le Coran est utilisé politiquement pour justifier l’esclavage, il répond : « il n’existe dans le Coran aucun verset qui indique l’acception de l’esclavage en tant que pratique sociale normale. Malheureusement, la plupart des interprètes masculins dans le monde islamique ont prévalu contre cette voix éthique et ont fait exactement le contraire des recommandations du Coran ».

Et d’ajouter : « dès le début, l’interprétation et la codification du droit islamique ont été intimement liées à la création de l’empire islamique. Le message initial du Coran a été progressivement érodé par les aspirations politiques et de pouvoir du régime élitiste. Les Oulémas se sont appuyés sur des hadiths obscures et dans leurs propres interprétations sélectives du Coran ».

« Les mariages mixtes, un tabou social honteux au Maroc »

Le professeur note un détail intéressant. En effet, contrairement à la Tunisie qui a rendu l’esclavage illégal en 1846, au Maroc, l’esclavage illégal n’a jamais été aboli par un décret royal. Chouki El-Hamel accuse aussi la France d’avoir participé à vendre des Sénégalaises à des riches Marocains durant la période coloniale.

Si les préjugés raciaux tendent à disparaître et que la condition des Noirs s’est améliorée ces dernières années, il n’empêche que la barrière raciale est toujours présente au Maroc. En effet, selon le professeur, il existe encore dans ce pays « des villages entiers de groupes marginalisés et privés de services sociaux et administratifs de base ». Il fait aussi remarquer que les mariages mixtes (entre Noirs et Arabes ou Noirs et Amazigh) « sont encore perçus comme un tabou social et honteux » au Maroc.

Pour lire l’interview dans sa version originale, cliquez ici : Le Monde