Géopolitique du Moyen-Orient : l’Arabie Saoudite peut-elle apaiser les tensions avec l’axe chiite du Moyen-Orient ?

Une analyse de Kareem Salem.

Depuis les attaques contre deux sites pétroliers de la société nationale saoudienne Aramco en Arabie saoudite, la monarchie saoudienne semble vouloir revoir sa politique régionale. En effet, ces attaques ont particulièrement mis en évidence l’incapacité des autorités saoudiennes à protéger leurs actifs stratégiques. Cette crise géopolitique a aussi souligné le refus des États-Unis de riposter militairement contre le régime iranien et ses alliés dans la région. Il est possible que la fragilité géopolitique de la région ternisse la confiance des investisseurs dans l’introduction en bourse d’Aramco, que le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman (MBS) espère récolter un retour sur investissement majeur pour ensuite mettre en œuvre son plan économique, Vision 2030 (Ellyatt 2019). C’est pourquoi le royaume saoudien semble maintenant œuvrer à réduire leur position hostile envers l’Iran. Il est donc nécessaire d’analyser plus en détail dans quelle mesure l’Arabie saoudite est prête à apaiser les tensions avec l’axe chiite de la région.

Riyad tient des discussions avec les rebelles Houthis

Les autorités saoudiennes ont intensifié les pourparlers avec les rebelles Houthis afin de trouver une issue à la guerre au Yémen. Cette décision intervient alors que les Émirats arabes unis, membre de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen, veulent prendre leurs distances avec l’allié saoudien dans sa guerre contre les rebelles Houthis (Ardavan 2019). Dans cette optique, la monarchie saoudienne mène depuis fin septembre des discussions avec les membres du mouvement chiite pour mettre fin aux combats (El Yaakoubi et Nichols 2019). La monarchie saoudienne a récemment approuvé l’ouverture de l’aéroport de Sanaa et veut également négocier l’établissement d’une zone tampon le long de la frontière entre l’Arabie saoudite et le Yémen et exhorter les rebelles Houthis à se dissocier du régime iranien.

 

MBS veut éviter une guerre avec la République islamique   

 Le prince héritier veut éviter une guerre avec l’Iran car elle pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour l’intégrité future du royaume saoudien. Dans une récente interview à la chaîne américaine CBS, MBS a souligné qu’une guerre entre les deux puissances pourrait effondrer l’économie mondiale (Alançon 2019). Il est probable qu’une guerre entre les deux nations pourrait entraver la capacité du prince héritier à mettre en œuvre ses réformes économiques pour faire évoluer l’économie saoudienne vers une économie fondée sur le savoir. En effet, le prince héritier souhaite accroître la participation des jeunes au marché du travail, dans lequel 40% des 20-24 ans sont au chômage (Ruthven et Dauzat 2018). Dans l’espoir d’augmenter les possibilités d’emploi pour les jeunes Saoudiens, MBS veut remplacer les travailleurs expatriés par des Saoudiens, notamment dans les secteurs à forte valeur ajoutée (Faudot 2019). Le prince héritier souhaite également accroître la part des investissements directs étrangers des secteurs productifs non pétroliers en leur donnant une superficie de 26 500 km² pour encourager les projets de recherche et développement (Martinet 2017). C’est pour ces raisons que le prince héritier a exprimé lors de sa dernière rencontre avec l’ancien chef du gouvernement irakien, Adel Abdel Al-Mehdi, sa volonté de rencontrer les autorités iraniennes pour trouver une solution politique à leurs différences afin d’améliorer la stabilité géopolitique de la région (Alançon 2019).

Toutefois, la volonté du prince héritier de trouver une solution politique avec l’Iran pourrait être entravée par les grandes questions stratégiques qui divisent les deux puissances. Le prince héritier ne validerait pas un accord avec l’Iran ou avec des groupes proches du régime iranien qui pourrait renforcer la puissance iranienne au Moyen-Orient et ainsi réduire la capacité des autorités saoudiennes à protéger la souveraineté saoudienne. En ce sens, il est peu probable qu’un accord de paix soit conclu entre les autorités saoudiennes et les rebelles Houthis. Pour la monarchie saoudienne, une solution politique avec la République islamique établirait que le régime chiite cesserait d’exporter la révolution islamique vers les pays arabes du Moyen-Orient. En effet, il est bien connu que le régime iranien soutient la cause des mouvements chiites en dehors du Yémen. La République islamique accorde un soutien financier et militaire au Hezbollah irakien et libanais ainsi qu’aux Brigades Al-Ashtar et Al-Mukhtar de Bahreïn (Amelot 2015). En outre, depuis le début de la guerre civile syrienne, Téhéran a offert un soutien multiforme au président Bachar Al-Assad, issu de la minorité alaouite, une secte musulmane chiite, notamment une assistance politique, économique et financière ainsi qu’une assistance militaire de la division Al-Qods des Gardiens de la révolution (Djalili 2016). La présence dans la région de puissants acteurs chiites, étatiques et non étatiques, est donc importante pour la survie du régime iranien et pour la projection des valeurs de la révolution islamique dans les pays arabes du Moyen-Orient.

 

Pourtant, les récents troubles populaires en Iran et dans les pays de la sphère d’influence du régime chiite soulignent les fissures dans le pouvoir chiite iranien. Depuis octobre, le régime iranien est menacé en Irak par des manifestations populaires, où les communautés chiites réclament la fin de l’influence iranienne dans leurs institutions souveraines. Dans le sud du Liban, les communautés chiites dénoncent la corruption et le népotisme des élites du Hezbollah libanais et d’Amal (Barthe 2019). En Iran, le peuple iranien exige que l’argent public soit utilisé pour améliorer les conditions économiques et sociales des Iraniens et non pour financer les proxys de la République islamique (Kian 2019). Néanmoins, les récentes difficultés internes et externes du régime iranien ne devraient pas conduire à un changement de la politique du régime iranien. En Iran, c’est le Guide suprême qui dicte et énonce les lignes conductrices de la politique étrangère de la République islamique (Djalili 2014). Le Guide suprême dépend des milices pour réduire les troubles populaires, comme ce fut le cas pour réprimer la dissidence au Khouzestan. Il est donc clair qu’il n’est pas question que la République islamique revoie sa politique nationale et régionale.