Présence française en Afrique : la ministre français des Armées tranche : “la France ne quitte pas le Sahel”, dit-elle

Florence Parly, ministre français des Armées, a accordé une interview exclusive au Journal du Dimanche (JDD) publiée ce dimanche 19 décembre. La ministre persiste et signe : la France ne quitte pas le Sahel

Lecourrier-du-soir.com vous propose de lire l’interview dans son intégralité

Excellente lecture!

L’état-major évoque aujourd’hui un ralentissement du redéploiement des troupes françaises avec un horizon de 3.000 hommes sur place, non plus à l’été 2022 mais à l’été 2023. Pourquoi?
Le redéploiement de Barkhane se passe comme prévu et selon le calendrier concernant les effectifs. Nous avons passé le relais à la MINUSMA à Kidal, puis remis nos emprises aux forces armées maliennes (FAMa) à Tessalit puis ces derniers jours à Tombouctou. Quant à la force Takuba, elle continue de monter en puissance en s’européanisant davantage. C’est d’ailleurs un officier suédois qui vient d’en prendre le commandement en remplacement d’un général français. Ce désengagement partiel ne nous a pas empêché de mener avec succès notre combat antiterroriste. Nous avons désorganisé depuis 2020 les chaines de commandement des groupes terroristes d’al-Qaida et de l’Etat islamique au grand Sahara (EIGS) dont nous avons éliminé ses trois premiers dirigeants. Dans ce contexte, notre planification reste souple mais cela ne change pas la philosophie du processus : les armées françaises vont rester présentes, prétendre que la France quitte le Sahel n’est pas exact.

Un convoi logistique de l’armée française a été stoppé à trois reprises dans trois des cinq pays du Sahel par des manifestations dont certaines ont dégénéré. Est-ce le signe d’un sentiment anti-français grandissant dans la région?
Ce qui est certain, c’est que les combats que mènent la France au Sahel se vivent aussi dans des champs de plus en plus immatériels comme la désinformation et la manipulation. Il y a un discours anti-français dans la région qui est instrumentalisé par des acteurs politiques dans leur propre intérêt ou sous influence extérieure, notamment par le biais de réseaux sociaux aux influenceurs parfaitement identifiés. Mais là où nos soldats sont présents, la population comprend qu’il s’agit de forces de protection et de réassurance car c’est elle qui est la première cible des terroristes.

Comment réagissez-vous à la demande du président nigérien d’enquêter sur les violences commises lors de ces incidents?
Il y a eu une enquête interne, qui a montré que face à des manifestations d’une grande violence, nos soldats ont fait preuve de la maîtrise nécessaire et ont eu la réaction adéquate. Je rappelle que des conducteurs civils du convoi en question ont été blessés par des manifestants. Nous continuons à échanger avec les autorités nigériennes pour comprendre ce qui s’est passé avant, pendant et après ces heurts. Nous avons un dialogue d’une très grande qualité avec les Nigériens qui, je l’espère, contribuera à prévenir tout nouvel événement de ce type.

Le Département d’Etat a dénoncé cette semaine la société russe de mercenaires Wagner qui pourrait signer un contrat avec le gouvernement malien pour 10 millions de dollars par mois. S’il est conclu, la France se retirera-t-elle du Mali?
La population malienne fait face à des autorités issues de deux coups d’Etat. Il s’agit d’autorités de transition qui doivent rétrocéder le pouvoir à des autorités civiles élues selon un calendrier qui est connu de tous. Ce que vous signalez avec la société Wagner est une conséquence de cet échéancier. Nous, nous en appelons au respect pur et simple de cet engagement d’organiser des élections en février 2022.

Si ces mercenaires russes venaient à travailler à la protection du gouvernement malien, peut-on imaginer l’armée française rester dans le même pays avec une répartition des rôles entre la Russie et la France?
Il y a de nombreuses hypothèses. S’agirait-il pour ces mercenaires d’apporter seulement une protection rapprochée à la junte? D’un déploiement discret ou massif? De s’engager aussi dans des opérations de contreterrorisme, ce qui les placerait en concurrence, en quelque sorte, avec les forces françaises? Nous n’avons pas de certitude absolue à ce sujet.

Les Occidentaux menacent la Russie de “conséquences massives et stratégiques” au cas où ses forces envahiraient l’Ukraine. De quoi parle-t-on puisque les Etats-Unis, l’OTAN et les pays de l’UE n’envisagent aucune riposte militaire?
La Russie est déjà sous sanctions. Il est possible de les renforcer. Il est aussi possible d’isoler politiquement la Russie et de lui faire payer un coût élevé pour son agression si elle venait à passer à l’acte. Ce que nous essayons de lui faire comprendre, c’est l’ampleur des conséquences si elle faisait le choix d’aller plus loin. Notre objectif, partagé avec nos partenaires européens et américain, est de décourager les autorités russes de franchir une étape qui provoquerait un enchainement dramatique. Mais nous ne voulons pas d’un retour à la guerre froide. Pour l’éviter, il ne faut pas céder à l’escalade et garder la tête froide. Nous souhaitons dans le même temps maintenir un dialogue avec la Russie, comme le Président de la République l’a initié en 2019. C’est d’ailleurs dans le cadre d’une rencontre le mois dernier à Paris entre ministres russes et français de la défense et des affaires étrangères que nous avons utilisé cette expression de “conséquences massives et stratégiques”. Nous avons avec les Russes un dialogue franc et direct car on doit pouvoir se dire les choses.

La France va présider l’UE ces dix prochains mois. Comment en profiter pour renforcer l’Europe de la défense à laquelle vous tenez?
Il y a cinq ans, l’Europe de la défense en était à ses premiers frémissements. Depuis, on n’a jamais autant progressé. Nous avons réussi, de façon pragmatique, à avancer avec ceux de nos partenaires européens qui sont à la fois volontaires et capables. C’est l’évidence avec la force Takuba au Sahel qui regroupe des forces spéciales de plus de dix pays européens. Sur le plan industriel, le Fonds européen de défense monte également en puissance pour que l’Europe développe son autonomie technologique dans le domaine de la sécurité. Avec cette présidence française qui arrive, il faut maintenant capitaliser sur ce que nous avons appris et fixer un niveau d’ambition pour les dix prochaines années. La “boussole stratégique” de l’UE que nous adopterons au printemps a conduit les Européens à analyser les menaces et les risques qui pèsent sur l’UE. A nous de nous accorder pour relever ces défis dans un univers plus contraint, plus brutal et où les champs de conflictualité se multiplient. Et réduire notre dépendance vis-à-vis de puissances extérieures, comme par exemple à l’égard des Etats-Unis, dans le transport stratégique ou les drones.

Qu’attendez-vous de votre nouvelle collègue allemande, la social-démocrate Christine Lambrecht?
Je ne l’ai pas encore rencontrée et je ne peux pas préjuger de ce que nous nous dirons. Mais il est clair que les projets franco-allemands dans le domaine de l’industrie de défense sont déterminants pour la crédibilité européenne. Nous venons de signer fin août avec l’Allemagne et l’Espagne le passage à la nouvelle étape du système de combat aérien du futur (SCAF) pour être au rendez-vous du démonstrateur de vol en 2027. La France et l’Allemagne sont attendues pour définir de nouvelles ambitions car les Européens sont de plus en plus convaincus désormais que leurs intérêts ne s’arrêtent pas uniquement à leurs frontières.

Est-ce pour cette raison que vous vous êtes rendue une nouvelle fois en Inde jeudi? 
Oui, la France puis l’UE ont défini leur stratégie indopacifique. Nous voulons approfondir notre partenariat stratégique avec l’Inde sur le plan politique, militaire et dans le domaine des armements, notamment dans le domaine naval ou aérien. Le contexte (celui du pacte AUKUS avec les Etats-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni, NDLR) ne vous aura pas échappé.

Le chef d’état-major des armées a fixé comme feuille de route aux forces françaises de “gagner la guerre avant la guerre”. De quoi parle-t-on?
Le général Burkhard veut tirer les armées vers le haut pour les préparer à une conflictualité de haute intensité, mais également à faire face dans les nouveaux champs de conflictualité, où nos adversaires cherchent à nous affaiblir en restant délibérément sous le seuil de la conflictualité armée. En 2017, le Président de la République a fixé un double objectif : réparer notre outil militaire grâce à un budget en hausse continue depuis cinq ans, ce qui est historique, et investir afin de renforcer nos capacités pour affronter les nouvelles menaces décrites dans la revue stratégique. Cette double ambition a été rendue possible grâce à la loi de programmation militaire 2019-2025. C’est elle qui nous a permis par exemple, dans le respect des objectifs budgétaires fixés, d’accélérer dans le domaine du cyber. En 2021, nous avons décidé de recruter 5.000 cyber-combattants, au lieu de 4.000 initialement prévus en début de quinquennat. Mais aussi dans le domaine du renseignement et du spatial avec 4,3 milliards d’euros sur la période de la LPM 19-25, ce qui inclue un effort additionnel de 700 millions d’euros que j’ai décidé en 2019 pour tenir compte de l’observation du contexte géopolitique. Nous sommes en effet dans une course de vitesse.

Une nouvelle conférence internationale s’est ouverte cette semaine à Genève sous l’égide des Nations Unies pour réguler l’usage des armes létales autonomes. La France est-elle contre les robots tueurs?
Nous avons installé l’an dernier un Comité d’éthique au ministère des armées pour réfléchir à une nouvelle stratégie d’usage de l’intelligence artificielle dans la défense. Cette technologie nous offre des opportunités extraordinaires mais elle peut aussi nous emmener sur des pentes très glissantes. Ce comité m’a rendu son rapport et j’ai indiqué que je ne souhaitais pas entrer dans un monde où l’homme serait sorti de la boucle de décision. C’est le même raisonnement qui m’avait conduit à armer nos drones mais à condition qu’ils soient pilotés exactement comme des avions de chasse et que l’arme soit engagée selon les mêmes règles. Ce n’est pas parce que d’autres Etats pourraient un jour utiliser des robots tueurs que nous nous devrions nous aligner sur le moins disant éthique. Cela vaut aussi pour le domaine spatial lorsque la Russie tire au missile sur l’un de ses propres satellites désactivés, entrainant la projection de milliers de débris dans l’espace. Nous récusons ce genre de comportement irresponsable et dangereux.