Présidentielle au Sénégal : l’éthique à l’épreuve du pouvoir (par Sidy Touré)

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(Une analyse de Sidy Touré, basé aux Etats-Unis)

Depuis la publication de la liste des candidats à la présidentielle, beaucoup d’intellectuels sénégalais et Africains s’indignent à travers les médias électroniques. Le Conseil Constitutionnel avait le dernier mot, et ses « sages » super protégés ont tout simplement réalisé le vœu très profond du Chef de l’État qui consistait à ne pas compter parmi les candidats à la course Wade fils et le très populaire et redoutable maire de la capitale, Khalifa Ababacar Sall.

D’aucuns pensent, à tort ou à raison, que nous sommes face à une justice commandée pour ne pas dire politique. En effet les importantes et nombreuses décisions ou positions du Conseil Constitutionnel, de la Cour Suprême et de la Cour d’Appel de Dakar ont tous le même goût de l’illégalité et de la trahison du droit. Le jugement et emprisonnement flash de Khalifa Sall, l’exil de Karim Meissa Wade et sa radiation des listes électorales, le contrôle des parrainages, l’écartement en masse de candidats complétement crédibles et présidentiables donnent raison aux détracteurs de certains hauts magistrats sous contrat non pas avec le parti au pouvoir mais avec le peuple.

Il se pose avec acuité un problème d’éthique au Sénégal. Il est, à mon niveau, extrêmement difficile de saisir qu’à un stade de responsabilité aussi élevée que la Cour Suprême et le Conseil Constitutionnel que l’on se permette de torpiller les lois et torturer le droit sans gêne. Même si on comprend à suffisance que la matière du droit est sujette à des interprétations multiples et diverses, de grands juristes ne doivent et ne peuvent pas éprouver de la peine à motiver pertinemment une décision. Le professeur Babacar Gueye a juste usé la tournure diplomatique en déclarant que le Conseil s’est trompé.

La posture du juge ou du magistrat quel qu’en soit le niveau a comme socle l’esprit de la loi qui la gouverne, le serment qui lie la personne et l’alignement à l’intégrité morale que lui dicte à tout moment sa conscience. En dérogeant à ces trois éléments, il sort alors de la légalité mais aussi pourfende l’éthique et la déontologie du métier exercé. Malheureusement, c’est devenu monnaie courante de voir des magistrats rendre des décisions qui n’ont rien à voir avec le droit. Dans presque tous les tribunaux sénégalais, la loi subit une violence quotidienne dans le traitement de tous les grands dossiers.

Souvent l’on accuse le pouvoir d’immixtion. Même si cela peut s’avérer vrai, on peut s’inscrire à porte à faux contre cette excuse. Chaque individu a le choix devant presque n’importe quelle situation. Alors le magistrat peut librement opter de ne pas céder devant la pression et la corruption de toute sorte et de tout bord. Et la gravité des décisions de justice l’oblige à ne pas négocier son intégrité du tout. La seule et unique référence du juge n’est rien d’autre que la loi, la jurisprudence et sa propre conscience en tant qu’homme de savoir. Aucun mobile ne doit influencer la décision de justice, surtout celle qui peut faire basculer la vie d’un individu ou l’avenir de toute une nation.

C’est plus grave encore que la disparition de l’éthique ait comme corollaire, l’absence totale de références et de modèles pour les générations à venir. La question de l’éthique va au-delà de la sphère juridique. Elle touche quasiment tous les pans de la société sénégalaise qui dans une langue comme le Wolof cautionne en quelque sorte ce comportement peu sain. Ainsi ce qui est dit sur le juge est aussi valable pour le médecin qui établit un faux certificat médical, l’agent de douane qui provoque la corruption, le journaliste qui vend sa plume, l’imam ou le prêtre qui dilue son discours contre les privilèges du pouvoir, l’homme politique qui transhume, le chef religieux partisan, le fonctionnaire qui détourne les deniers publics.

Il est alors ultime et nécessaire de corriger ces errements à travers l’enseignement, si un retour à la tradition s’avère impossible. Il est important pour un intellectuel de comprendre que son savoir lui procure l’arme fatale : la liberté. Cette liberté qui doit le suivre jusqu’à la tombe est en même temps la valeur sociétale suprême. En incluant l’enseignement du civisme dans les études moyennes et secondaires et l’éthique dans les cursus académiques, on forge le type de citoyen modèle que l’on attend du système éducatif. Et tous les grands pays ont formé d’abord de grands citoyens avant de s’imposer dans le concert des nations.

Sidy Moukhtar Touré.

Washington D.C. USA